Une nouvelle de Pierre Goujon, illustrée par des gravures en noir et blanc d'Olivier Jullien.
"Naufragé cherche la mer" fait le portrait tourmenté d'un homme dont on ne sait rien sinon qu'il est peut-être vieux et abandonné par les siens dans un "ailleurs insolite".
10 x 17 cm - 58 page
Collection "Le mot à la bouche"
NAUFRAGE CHERCHE LA MER
« Ceux des habitants qui avaient un nom étaient les plus voyants, les plus bavards, les plus agités. Lénine, par exemple. Il était assez bizarre. Il était pâle, très grand. Il portait une casquette crasseuse dont il ne se séparait jamais. Il avait un tic nerveux : il haussait les épaules, à tout bout de champ. De tous, c’était celui qui parlait le plus. Parfois il haussait le ton, pour quelque aphorisme sentencieux qu’il répétait à l’envi d’une manière automatique. Ainsi il ne cessait d’annoncer, d’un ton criard : « Le temps est venu ! Le temps est venu ! » Mais on ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. En réalité personne ne semblait s’en émouvoir. Comme, le plus souvent, ils parlaient tous en même temps, ça n’avait pas d’importance.
Clémence-Louise, pour sa part, demeurait plus réservée. Cela ne l’empêchait pas d’élever la voix, elle aussi, lorsqu’elle se sentait agressée, ou lorsqu’une déclaration qu’elle avait jugée inopportune l’avait énervée. Alors c’étaient des prises de bec assez vives. Avec des gens comme De Gaulle, par exemple, qu’elle n’aimait pas vraiment. Elle le détestait, en vérité. Personne ne savait pourquoi. C’était comme ça. En revanche, elle aimait bien Lénine. On les voyait souvent ensemble. »
