Deux nouvelles de Dominique Tellier
49 pages, 10x17 cm
978-2-493620-07-1
Impression en France
Deux histoires qui se passent dans la région de Nantes au début des années cinquante. On y suit le parcours d'un réfugié espagnol échoué à Nantes au sortir de la guerre, un républicain qui a fui son pays et laissé derrière lui sa mère et sa fiancée.
Dominique Tellier, auteur également de livres jeunesse, nous livre ici une reconstitution minutieuse et photographique d'un Nantes ouvrier et fourmillant de vie, et plus loin, le long de la Loire, d'une nature non domestiquée mais hospitalière.
Un auteur sensible et précis. À découvrir absolument !
FRAPPER DUR
« Ils n'avaient pas voulu de lui chez Dubigeon.
Le contremaître prétendait qu'il n'avait pas les qualifications requises, mais lui n'en croyait pas un mot. De quelles qualifications pouvaient bien se vanter les types qui poussaient des wagonnets de fer à longueur de journée, ou ceux qui balayaient la limaille au fond des ateliers ? La vérité, c'est qu'on se méfiait des gens comme lui qui n'étaient pas nés en Loire-Inférieure, des vagabonds que la démobilisation avait jetés sur les routes et qui y étaient restés, des traîne-misère, des chômeurs endurcis, des immigrés, des anciens du STO.
Une légion de déracinés qui inspiraient la méfiance et la crainte.
Il quitta la rue Saint-Jacques en laissant l'hôpital et traversa le pont avec les façades grises de la place Pirmil qui suintaient comme des plaies dans son dos. Un vent froid et sec par le travers. Dix mètres en contrebas, la Loire charriait des radeaux de glace. Il avait marché toute la nuit pour échapper à la morsure du froid et n'avait dormi qu'une heure ou deux sur un banc, dans le jardin de l'hôpital.
Il s'engagea sur le boulevard Victor-Hugo. Bordant la chaussée, l'alignement sinistre des platanes avec leurs bras noirs et rognés. Au niveau de la boutique des Cycles Alber, un employé fermait le volet roulant dans un crépitement de mitraillette. L'employé l'observa un instant et le salua d'un coup de menton. Il répondit d'un geste.
- Hola !
Il continua. Il avait faim et craignait d'être en retard.
Il avisa une poubelle en zinc sur le trottoir. Il repoussa le couvercle, plongea le bras vers une pomme rouge et blette qu'il essuya d'un geste sur son pantalon avant d'y croquer. Devant lui, un couple de chevaux halait un chargement de barriques, des boules de coton blanc sur le museau. Très loin, le tintement d'un tram promenant sa réclame pour les Petit-Beurre Lu en lettres capitales. Il se frictionna les épaules et prit à gauche par la Prairie-au-Duc. Les poulies des premières grues pointaient déjà au-dessus des toits. »
